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Malgré le fait que la théorie synthétique représente une perspective largement admise, il ne faut pas croire l'affaire entendue et que tout soit devenu absolument limpide. Dans la pratique, le consensus est loin d'être obtenu. Le débat reste ouvert et de nombreuses controverses ont ouvert des brèches dans l'édifice théorique. Néanmoins, celles-ci ne remettent pas en cause l'acquis darwinien, mais proposent plutôt des interprétations différentes de la sélection naturelle.
Parmi les thèses les plus connues, le japonais Motoo Kimura a esquissé en 1967 une théorie "neutraliste" qui considère que certains mutants, sans aucun avantage sélectif, peuvent se répandre dans une population selon les lois du hasard1 . Cette approche accorde un rôle mineur à la sélection naturelle en stipulant que, dans la majorité des cas, les mutations n'ont pas de valeur sélective. Elles sont conservées ou non dans les générations successives au hasard des recombinaisons.
Plus récemment, Francisco Varela et ses collègues ont également contesté le fait que la sélection naturelle soit le facteur principal de l'évolution organique2 . Bien que la théorie synthétique ne réfute pas l'influence d'autres processus, elle minimise pourtant leur importance. Le concept central est l'adaptation qui fait intervenir la notion de valeur adaptative (fitness). Celle-ci est souvent présentée comme une mesure de l'abondance individuelle d'une population, ou de la persistance d'une espèce, c'est-à-dire la probabilité d'éviter l'extinction. Lorsqu'un gène est modifié et qu'il améliore la survie de l'espèce, alors il augmente sa valeur adaptative. Par conséquent, le processus évolutif peut être alors assimilé à la recherche es meilleures stratégies héritables sous la forme des gènes. Selon Varela, plusieurs difficultés conceptuelles et empiriques résultent de cette approche de l'évolution. Premièrement, une grande part du succès de la reproduction chez les animaux dépend des rencontres sexuelles entre individus. Deuxièmement, il n'est pas réaliste de considérer les organismes comme une liste de caractères associés à des gènes. Le génome n'est pas une suite linéaire de gènes indépendants. Ceux-ci forment une sorte de réseau complexe hautement interconnecté. Troisièmement, le rôle pourtant crucial du développement est quasiment mis de côté par la théorie synthétique, qui saute directement du codage génétique à l'individu. Enfin, le milieu où les gènes sont censés s'exprimer est le plus souvent considéré comme un "champ de pressions sélectives" qui tend à optimiser les valeurs adaptatives, alors qu'il doit être considéré dans un contexte global et dynamique, incluant les organismes eux-mêmes.
Dans ce contexte, Varela propose
le passage d'une logique prescriptive à une logique proscriptive, c'est-à-dire
de l'idée que "tout ce qui n'est pas permis est interdit" à l'idée que
"tout ce qui n'est pas interdit est permis". Ainsi, la sélection
naturelle doit être réinterprétée pour qu'elle n'écarte
que ce qui n'est pas compatible avec la survie et la reproduction. La
conception orthodoxe de la théorie
synthétique est assimilée à la recherche d'une solution
optimale. Implicitement, cette approche conduit
Alors que la sélection
naturelle se place en guide de l'évolution, cette "dérive
naturelle" écarte seulement ce qui n'est pas compatible avec le milieu,
garantissant ainsi la grande diversité des formes vivantes. Cette conception
de l'évolution peut également être décrite par le terme de "bricolage"
cher à François Jacob. Les organismes vivants ne seraient finalement
que les résultats imparfaits et parfois bizarres de ce bricolage que
la nature effectue avec ce qu'elle a sous la main, et non l'oeuvre d'un
architecte suprême élaborant ab nihilo. Ainsi, le fortuit peut
donner lieu à une adaptation contingente a priori, que nous expliquons
a posteriori comme un avantage sélectif. |
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1.Kimura M., La théorie neutraliste de l'évolution
moléculaire, Pour la Science, n° 27, p. 50, Janvier 1980. |