Après Richard Goldschmidt dans les années 1940 et ses "monstres prometteurs", le paléontologiste Stephen Jay Gould formula avec Eldredge une théorie selon laquelle les espèces n'évoluent pas graduellement, mais restent stables pendant de longues périodes ponctuées par des phases de modifications très rapides. Ces alternances de stabilités et de discontinuités, baptisées "équilibres ponctués", fournissent une explication aux tendances évolutives qui se manifestent dans l'histoire des fossiles1 .

En effet, deux faits remarquables plaident en la faveur d'une évolution saccadée au lieu d'être uniformément graduelle. Tout d'abord, l'origine géologiquement "soudaine"2 des espèces nouvelles, associée à leur stabilité par la suite, constitue un indice sur la nature du principe évolutif et non des manques dans la continuité des traces fossiles. Selon la plupart des thèses actuelles, les nouvelles espèces proviennent de petites populations isolées dont la spéciation s'étale ensuite sur des milliers d'années. A notre échelle, cette durée semble extrêmement longue, mais elle ne représente plus qu'un infime instant lorsqu'elle est ramenée à l'échelle géologique. En outre, il ne faut pas s'attendre à des changements spectaculaires au sein d'espèces largement répandues. Cette inertie des populations établies explique la stase de la plupart des espèces fossiles pendant plusieurs millions d'années. Par conséquent, selon Gould, l'évolution des êtres vivants ne peut être attribuée à une transformation graduelle mais découle de la réussite différentielle de certaines espèces. L'évolution ressemble alors plus à la montée d'une volée de marches (ponctuations) suivie de long corridors (stases), qu'à l'ascension continue d'un plan incliné.

Une autre source de discontinuité avancée par Gould réside dans l'hypothèse des extinctions brusques et massives qui ont ponctué l'histoire de la vie sur terre3 . Les dinosaures ont disparu il y a soixante-cinq millions d'années au cours du crétacé. Ils ont dominé la terre pendant pendant cent millions d'années et la domineraientprobablement encore s'ils n'avaient pas été anéantis et avec eux la moitié des espèces d'invertébrés des hauts-fonds marins. Certains éléments réunis depuis 1980 étayent l'hypothèse de l'impact d'un corps céleste avec notre planète, qui aurait provoqué cette extinction massive. Sans cette catastrophe, il est probable que les mammifères ne seraient encore aujourd'hui que de petites créatures insignifiantes et nous ne serions pas là pour en parler. Il semble que cinq extinctions massives de même type soient ainsi survenues au cours de l'histoire du vivant. Ces cataclysmes ont contribué, sans aucun doute, au caractère discontinu et imprévisible de l'évolution.


1.Eldredge N., Gould S.J., "Punctuated Equilibrium : An Alternative to Phyletic Gradualism", Models in Paleobiology, édité par Schopf T.J.M., Freeman Cooper & Co., San Francisco, (1972).
2.Il convient néanmoins de prendre garde ici à la notion de "soudaineté", car nous parlons de millions d'années, comme le noteront les partisans du gradualisme.
3.Gould S.J., Le sourire du flamant rose - Réflexions sur l'histoire naturelle, Editions du Seuil, p. 465-477, 1988.