Les théories de l'évolution ont souvent servi de support à d'autres domaines scientifiques. Citons l'exemple de la sociobiologie d'Edward Wilson qui postule que l'organisation et les comportements sociaux de toutes les populations, qu'il s'agisse des fourmis, des gazelles ou des hommes, obéissent à la grande loi de la sélection naturelle6.

Depuis quelques années, nous constatons une avancée importante des thèses sélectionnistes dans de nombreux domaines et plus particulièrement dans les sciences cognitives. Ainsi, Gerald Edelman propose un "darwinisme neuronal"7 et Jean-Pierre Changeux un "darwinisme généralisé"8 comme des explications à certains phénomènes liés au développement du cerveau. Le darwinisme est également omniprésent en informatique avec les travaux récents sur les algorithmes génétiques et la vie artificielle9.

La dynamique historique de l'évolutionnisme, qui a abouti à la théorie synthétique, n'est donc pas terminée. Comme nous venons de le voir, de nombreux scientifiques proposent des relectures de la thèse darwinienne ou des perspectives concurrentes. Ces nouvelles théories, pour la plupart, tentent de répondre à certains problèmes non encore résolues de façon totalement satisfaisante. Bien que le darwinisme se présente toujours comme le cadre de référence, il est finalement assez rassurant, et épisté-mologiquement satisfaisant, que la théorie de l'évolution fasse encore l'objet de recherches et subisse elle-même des mutations.

Le dix-neuvième siècle a été celui des philosophies biologiques de Lamarck et de Darwin. Le vingtième siècle a été celui de la révolution génétique. Nous pensons que le vingt-et-unième siècle sera celui d'une perspective globale de l'évolution. Les thèses sélectionnistes et leurs nombreuses variantes ne s'appliquent que dans le contexte des êtres vivants. Dans un ouvrage récent, nous avons proposé une théorie généralisée qui tente de donner une explication à l'accroissement de la complexité dans son ensemble10. Nous postulons que ce phénomène résulte d'un principe unique qui repose sur la dualité de deux classes de processus : variation et stabilisation. Il peut être interprété comme une extension du principe darwinien de variation et sélection naturelle, mais applicable à tout système composé d'unités qui co-évoluent, quelle que soit leur nature : biologique, physique, économique, ou même plus abstraite comme les idées en sciences.


6. Wilson E.O., Sociobiology, the new synthesis, Harvard University Press, Cambridge, 1975.
7. Edelman G., Biologie de la conscience, Editions Fayard, Paris, 1992.
8. Changeux J.P., Connes A., Matière à pensée, Editions Odile Jacob, Paris, 1989.
9. Heudin J.C., La vie artificielle, Editions Hermès, Paris, 1994.
10.Heudin J.C., L'évolution au bord du chaos, Hermès, Paris, 1998.